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ãÔÇåÏÉ ÇáäÓÎÉ ßÇãáÉ : L’environnement en Afrique, nature, sociétés et développement


Abou_Ahmed
06-09-2010, 07:56 PM
L’environnement en Afrique, nature, sociétés et développement

Présenter les grandes questions relatives à l’environnement à l’échelle d’un continent relève du pari impossible, même en se focalisant sur la seule Afrique subsaharienne. Du moins peut-on esquisser une mise en perspective des problèmes environnementaux auxquels est confrontée la partie du monde la plus affectée par le sous-développement. Cela appelle deux interrogations préalables :
Existe-t-il une spécificité de l’Afrique quant aux réalités, aux représentations, aux perspectives de l’environnement ? La réponse est oui. Peut-on disjoindre environnement et développement ? La réponse est non, car un lien organique unit l’un et l’autre dans ce qu’on appelle aujourd’hui le développement durable.
Autre observation générale, et fondamentale ne serait-ce que parce qu’elle est la raison d’être de la géographie : les lieux ne sont pas interchangeables. Parler d’Afrique au singulier est trop réducteur pour un continent pluriel : ce sont les Afriques qui nous interpellent. Du désert saharien aux forêts tropicales, les milieux naturels et les processus d’anthropisation répondent à des problématiques très différentes. Vue du Nord, l’Afrique est trop souvent perçue dans une globalité dépréciative, fondement de l’afropessimisme. Sécheresses et famines, invasions acridiennes, endémies tropicales et maintenant sida, guerres civiles incessantes : le tableau est sombre. On n’est pas loin d’alléguer la malédiction qui poursuivrait les fils de Cham. Une nature hostile et des conditions géopolitiques délétères concourant à la destruction des cadres de vie, entravant à tout le moins les dynamiques de développement : telle est la vision véhiculée par ce pessimisme ambiant qui prend la fatalité pour argument en oubliant de prendre en considération la diversité des situations et la profondeur des mutations en cours.
La formulation des questions environnementales dépend de l’échelle d’observation, tout comme du lieu d’observation et des paradigmes dont sont porteurs ceux qui mènent ces observations. La sensibilité écologique est née dans les pays du Nord, principalement dans le monde anglo-saxon, tout comme les lobbies construits autour d’une certaine idée de nature. Mais la wilderness des Nord-Américains, pour ne prendre que ce concept, n’a guère de résonance parmi les sociétés négro-africaines. Plus généralement, les modèles importés de gestion de l’environnement, de protection de la nature ont-ils valeur universelle ? N’est-il pas légitime de s’interroger sur ce qu’un auteur a récemment dénoncé comme « ingérence écologique » ? La question ne peut être éludée dans un débat sur l’environnement en Afrique dès lors qu’on cherche à en identifier les caractères spécifiques.
En toute chose il convient de s’attacher à la vérité des lieux et de se défier des généralisations, toujours trompeuses. Par exemple, la vision de l’Afrique de l’Ouest est souvent faussée par le filtre du Sahel. Or le Sahel, par définition « rivage » donc d’extension limitée, n’est qu’un espace de transition, particulièrement fragile certes, mais nullement représentatif des environnements africains. De même, les discours sur la forêt perdent de leur crédibilité s’ils se cantonnent à des généralités conduisant inéluctablement à des extrapolations abusives. Un travail scientifique d’inventaire est pas conséquent nécessaire, car l’ignorance reste grande concernant des pans entiers du continent.
A l’échelle planétaire, les grandes interrogations, confondues avec les grandes inquiétudes, portent sur le changement climatique (global change), le rôle des forêts tropicales l’effet de serre, l’épuisement des ressources naturelles, la biodiversité etc.. Elles ouvrent sur les problématiques de la globalité des dynamiques environnementales, de l’interdépendance des sociétés et des territoires dans le contexte de la mondialisation. A cette échelle, des indicateurs mesurant l’état de l’environnement permettent des comparaisons instructives. Par exemple l’émission de gaz à effet de serre. Les rapports du PNUD nous apprennent que l’émission de dioxyde de carbone se situe, dans la majorité des pays d’Afrique subsaharienne entre 0,1 et 0,2 tonne par habitant contre 20 tonnes aux Etats-Unis. L’Afrique contribue très peu aux pollutions d’origine industrielle. Dans le grand marchandage mondial de l’environnement, elle peut ainsi tirer profit des « droits à polluer » pour lesquels certains pays du Nord sont prêts à débourser afin de perpétuer un mode de vie fondé sur une consommation effrénée du capital-nature. En contrepartie, à l’instar des remises de dettes, il est demandé aux bénéficiaires africains d’œuvrer en faveur de l’environnement mondial.
C’est l’échelle des Etats ou des groupements régionaux qui est sans doute la mieux appropriée pour élaborer et mener à bien des politiques environnementales. Par exemple, dans le domaine des forêts, le programme ECOFAC (conservation et utilisation rationnelle des Ecosystèmes forestiers en Afrique Centrale) ou la récente COMIFAC (Conférence des Ministres en charge des forêts d’Afrique centrale) répondent à la nécessité d’une concertation des politiques de gestion de la ressource forestière dans le cadre de la sous-région. Dans la zone sahélienne, le CILSS (Comité inter-Etats de lutte contre la sécheresse au Sahel) remplit une fonction comparable. On pourrait multiplier les exemples. Les actions régionales seront d’autant plus efficaces qu’elles seront en synergie avec les politiques élaborées par les Etats membres. Suite aux recommandations du Sommet de la Terre de Rio, un certain nombre de pays africains ont élaboré des Plans nationaux d’action pour l’environnement (PNAE). La définition de domaines prioritaires d’intervention, l’engagement des pouvoirs publics constituent des pré-requis de toute action en faveur de l’environnement. Malheureusement, la faiblesse institutionnelle des Etats, l’insuffisance des moyens matériels, voire le manque de conviction sincère des responsables politiques, entravent la concrétisation de projets qui demeurent bien souvent lettre morte.
Le terrain est alors plus ou moins abandonné aux multiples ONG militantes de l’écologie, qu’il s’agisse d’organisations de dimension mondiale comme le WWF (World Wildlife Fund) ou l’UICN, l’Union mondiale pour la Nature, ou de petites ONG impliquées dans des opérations ponctuelles telles que l’assainissement ou la collecte d’ordures à l’échelle d’un quartier, le forage d’un puits, ou l’aménagement de banquettes anti-érosives à celle d’un terroir villageois. Ce niveau local d’intervention, bien loin des préoccupations planétaires, n’en est pas moins essentiel car il concerne la vie quotidienne des populations. Il rappelle une vérité première : l’environnement commence sur le pas de sa porte.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 07:58 PM
A quoi tiennent les spécificités de l’Afrique ?
Les héritages de l’histoire coloniale, tout d’abord, pèsent toujours lourd. La dissymétrie Nord-Sud demeure ; elle se traduit par une rémanence du regard qui fut celui des Européens. Ceux-ci ont construit une image délibérément naturalisée d’un continent auquel pendant longtemps ils dénièrent l’histoire : un territoire « vierge », aux grandes vacuités, sur lequel pouvaient être projetés tous les phantasmes d’une nature première, compensatoire de l’extrême anthropisation des espaces pleins de la vieille Europe. Ce n’est pas un hasard si les aventures de Tarzan, figure ambiguë entre animalité et humanité se situent en Afrique : le héros y affronte les mille dangers d’un environnement hostile mais qu’il parvient à dominer. Tout comme Tintin, autre figure emblématique, qui triomphe de tous les pièges d’une nature sauvage, et de peuplades qui ne le sont pas moins. Quant à la création des réserves naturelles, notamment en Afrique orientale et australe – souvent au prix de l’exclusion de leurs habitants – elle renvoie à l’image d’une Afrique perçue tantôt comme un conservatoire, tantôt comme un zoo grandeur nature. Bref, tout a poussé les Européens, depuis leurs premiers contacts avec l’Afrique noire, à en valoriser le versant naturel, au détriment de l’épaisseur historique et culturelle. Les politiques contemporaines de conservation relèvent de la même approche, mais pour éviter de se retrouver en porte-à-faux face aux mutations profondes qui affectent le continent, notamment la demande irrépressible de consommation, elles sont de plus en plus contraintes d’intégrer les dynamiques sociales dans l’élaboration de leurs programmes.
L’ancrage de l’Afrique à l’économie-monde repose sur l’exploitation des « ressources naturelles », héritage du système colonial qui demandait aux colonies de fournir des matières premières. Rien, depuis, n’a fondamentalement changé : les économies africaines restent dominées par l’exportation de produits primaires. A l’exception de l’Afrique du Sud aux activités industrielles diversifiées, tous les pays d’Afrique subsaharienne ont des économies rentières : rente agricole, forestière, minière, pétrolière. Le Katanga fut considéré jadis comme un « scandale géologique » et le mythe de l’eldorado, celui d’un Congo aux immenses richesses, demeure tenace alors que le pays est devenu un des plus pauvres du monde. La question des ressources naturelles, surtout lorsqu’elles sont non renouvelables, est au cœur des problématiques d’un développement durable incompatible avec les prélèvements inconsidérés des « richesses » naturelles. Curieusement, les ONG promptes à pourfendre des actions considérées comme prédatrices tels que les défrichements forestiers - que ce soit au nom de la biodiversité ou de l’effet de serre - se mobilisent peu pour dénoncer l’épuisement des ressources non renouvelables (pétrole, minerais). Les « défenseurs » des forêts tropicales se soucient somme toute assez peu de l’activité des multinationales, pour l’essentiel américaines, qui investissement massivement dans l’exploitation du pétrole du golfe de Guinée, « l’autre golfe », afin d’être moins dépendantes du Moyen-Orient. L’intérêt porté localement aux problèmes environnementaux ne peut être dissocié de la géopolitique mondiale.
L’explosion démographique constitue le trait le plus saillant de l’évolution contemporaine de l’Afrique subsaharienne, avec des taux de croissance de 2,5 à 3 % par an selon les pays. Depuis 1950 la population a triplé ; dans le même temps celle des villes a été multipliée par neuf. Jamais dans l’histoire de l’humanité de tels taux n’ont été observés sur une période comparable et à l’échelle d’un sous-continent. C’est de loin le facteur premier de pression sur l’environnement. Aucune politique environnementale ne peut se concevoir sans prise en compte de la démographie qui pèse et continuera à peser d’un poids décisif sur les relations entre les sociétés et leur cadre naturel. Longtemps cataloguée comme « sous-peuplée », l’Afrique présente désormais de multiples syndromes de décrochage entre populations et ressources, et de ruptures localisées des équilibres écologiques.
La croissance démographique ouvre des fronts pionniers, comme dans le sud-ouest ivoirien, accélérant les défrichements. Mais en même temps que la forêt recule, le contrôle de l’espace par les sociétés paysannes se trouve renforcé. L’Europe médiévale des XIIe et XIIIe siècle, en pleine expansion démographique, est redevable aux moines essarteurs d’avoir gagné aux cultures des terres de forêts et de marais ; les manuels d’histoire louent leur action. Pourquoi porte-t-on un regard réprobateur sur les défrichements qui en Afrique répondent à des dynamiques comparables ? Le pays Ibo, au Sud-Est du Nigeria supporte les densités les plus fortes du continent, jusqu’à 500 hab/km2 voire plus : des densités de type « asiatique » dit-on. Si l’on reconnaît les capacités des paysanneries du Tonkin ou de Java, à tirer parti d’un espace exigu que des siècles d’effort ont profondément humanisé, pourquoi déplorerait-on la disparition des forêts du Biafra ? Quelle instance pourrait s’arroger le droit de décider d’une vocation qu’aurait l’Afrique à demeurer un continent de nature ? C’est-à-dire un continent exclu du développement ? La complexité dialectique du couple environnement /développement qui tient fondamentalement aux dynamiques démographiques est au cœur des réflexions sur les relations société/nature.
Dans quelques parties de l’Afrique, l’augmentation brutale du nombre des hommes a créé de graves déséquilibres entre les ressources et les besoins. L’extension des aires de culture et de pâturage sur les marges fragiles du Sahel accroît les risques. Il serait illusoire de penser que les milieux sahéliens, aux ressources en eau limitées, confrontés à des cycles de sécheresse et à la tendance probable à une péjoration climatique ont des capacités de charge animale et humaine extensive. La réponse à l’accroissement démographique réside dans l’émigration car ces espaces, à l’instar des déserts, ne peuvent supporter qu’une population restreinte.
Autres milieux fragiles, les fortes pentes des massifs montagneux. En Afrique tropicale, les environnements d’altitude se sont révélés particulièrement favorables aux hommes et aux activités agro-pastorales, grâce à de bonnes conditions sanitaires, et à la présence fréquente de sols volcaniques. Il en est résulté une accumulation démographique contraignant les paysanneries à des défrichements excessifs et à une intensification culturale coûteuse en travail. De nombreuses études ont attiré l’attention sur les risques de destruction des sols, ravinés par les fortes pluies, emportés par le ruissellement. Des mesures en ont été faites, au Rwanda par exemple. Pourtant, là comme dans les montagnes du sud de l’Ethiopie, où les densités sont encore plus élevées, il n’y a pas de relation mécanique entre le nombre des hommes et la dégradation de l’environnement. Au contraire, du moins jusqu’à un certain seuil, les fortes densités peuvent avoir des effets bénéfiques car elles poussent à un aménagement soigneux de l’espace, la construction de terrasses, la plantation de rideaux de végétation anti-érosifs, etc. : selon l’expression de chercheurs ayant travaillé au Kenya, more people, less erosion. [4 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb4)]
Enfin, et cela peut résumer tout le reste, l’Afrique est le continent de la pauvreté. Cela se traduit par le fait que sa consommation en ressources naturelles (eau, énergie, matières premières) est de loin la plus faible du monde. Son « empreinte écologique », pour se référer à cet indice élaboré par le WWF, est inférieure à 1, contre 6 pour l’Europe Occidentale et 12 pour les Etats-Unis. Dans ce contexte, les préoccupations des pays riches concernant notamment la protection des espèces animales et de la biodiversité paraissent souvent décalées par rapport aux défis de la vie quotidienne. Il est difficile d’empêcher des populations démunies d’enfreindre des interdictions quand leur propre survie est en jeu.
La relation entre pauvreté et environnement se manifeste de très diverses façons. Dans un contexte général de faiblesse technologique, les sociétés africaines sont désarmées et impuissantes face aux catastrophes naturelles. On remarquera toutefois que l’Afrique est bien moins exposée à cet égard que l’Asie. Les tremblements de terre affectent principalement le Maghreb. Les accidents volcaniques sont assez rares (Nyos au Cameroun, Nyiragongo à Goma). Les inondations moins dramatiques qu’ailleurs. Les aléas les plus graves sont incontestablement les sécheresses dont un cycle s’est durablement installé depuis la fin des années 1960. Celles du Sahel, de l’Ethiopie, génératrices de famines, ont été très médiatisées. Toutefois, la sécheresse n’est pas responsable de tous les maux : les famines sont tout autant géopolitiques que naturelles [5 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb5)]. Autre conséquence de la pauvreté, l’agriculture africaine utilise peu d’intrants, peu d’engrais et encore moins de pesticides : on est proche, paradoxalement, de l’agriculture biologique. Les apports en fumure animale, là où l’élevage est pratiqué, ceux des arbres fertilisants comme le Faidherbia albida très répandu en Afrique de l’Ouest, et les façons culturales (labours, aménagement de buttes et de billons etc.) concourent à l’entretien de la fertilité des sols.
La très faible industrialisation du continent, Afrique du Sud mise à part, limite naturellement les risques industriels. Les plus importants concernent l’exploitation pétrolière. Le Nigeria, parce que les lieux de production on shore se situent dans des espaces de fort peuplement, a été l’épicentre de conflits violents liés à des destructions du cadre de vie de minorités autochtones dont les Ogonis sont les plus connus. Le combat politique qui coûta la vie à Ken Saro Wiwa et à ses compagnons était aussi un combat écologique. Principal opérateur pétrolier, Shell a été le symbole de l’agression contre l’environnement, naturel et humain, du delta du Niger : pollution des cours d’eau compromettant la ressource halieutique, rejet dans l’atmosphère des gaz brûlés (avant la construction d’usines de liquéfaction à la fin des années 1990). Pour éviter la réédition de conflits locaux et l’affrontement avec des ONG de protection de l’environnement, un luxe de précautions a accompagné la construction du pipe line Tchad-Cameroun entre Doba et Kribi. La Banque mondiale a financé des études d’impact environnemental ; Exxon, chef de file du consortium pétrolier, a indemnisé les populations ayant subi des pertes de leur patrimoine (les arbres notamment). Désormais, toutes les compagnies pétrolières ont une division « environnement ».
L’exploitation minière présente des situations très contrastées selon les contextes nationaux. Au Gabon, après l’arrêt de l’exploitation de l’uranium de Mounana en 1999, la COMUF (Compagnie des Mines d’Uranium de Franceville) a effectué d’importants travaux de réhabilitation du site. En RDC au contraire, la faillite de l’Etat laisse le champ libre à l’informel : des creuseurs ont repris l’exploitation artisanal des gisements d’uranium de Shinkolobwe s’exposant à une dangereuse radioactivité. Au Kivu, l’exploitation de colombo-tantalite et d’or s’effectue sans aucune précaution environnementale ; la fièvre du coltan en 2000-2001 a précipité un grand nombre de creuseurs dans le parc national de Kahuzi-Biega où l’on a pu recenser plus de 70 sites d’exploitation : le prélèvement de gibier pour nourrir les mineurs a été considérable. En résumé, l’état de l’environnement dépend dans une très large mesure des capacités des Etats à contrôler leur territoire.
Les risques urbains sont liés à la pauvreté de la majorité des citadins. Loin des discours généraux sur l’avenir de la planète, l’environnement proche, vécu au quotidien, pose de nombreux défis. Les carences dans le domaine de l’assainissement et de l’évacuation des eaux usées menacent la santé ; les rejets dans les vallées, la pollution des nappes phréatiques participent au péril fécal. Le contact avec des immondices qui s’amoncellent provoque des maladies de la peau. Les porcs et les cabris recyclent la fraction organique des ordures qui sert aussi de compost pour l’agriculture intra-urbaine. Restent les sacs plastiques qui jonchent les quartiers pauvres de toutes les grandes villes africaines. La sensibilisation de la population commence ici ou là à porter ses fruits : des associations de femmes les récupèrent et les retraitent pour confectionner des objets utilitaires ou à destination de la clientèle touristique, par exemple des sacs tricotés au crochet par une coopérative de femmes de Porto Novo.
L’industrie, bien que peu présente, participe à la dégradation des environnements urbains. Les effluents des tanneries empoisonnent des rivières d’Addis Abeba ; les habitants voisins des usines doivent supporter des odeurs pestilentielles. A Abidjan, des femmes récupèrent les rejets de l’usine Blohorn pour confectionner du savon, au péril de leur santé. Mais davantage préoccupante est la pollution des véhicules à moteur, à deux ou quatre roues. L’importation de véhicules d’occasion dont beaucoup ne satisfont plus aux normes anti-pollution des pays du Nord en est une des causes. De même que la motorisation croissante des deux roues : le centre-ville de Cotonou vers lequel convergent des milliers de motos-taxis (zemedjian) est devenu irrespirable aux heures de pointe.
L’insuffisante maîtrise de l’espace urbain, l’absence de mesures de protection, les carences des services publics, exposent des quartiers entiers à l’agression du ruissellement. Construites sur le sable, Kinshasa et Brazzaville voient périodiquement des rues disparaître, des ravinements engloutir des habitations, rendant certains quartiers inaccessibles. A Mbuji Mayi (RDC) le soutirage karstique a accentué le phénomène, de profonds ravins découpent la ville. Le manque de capacités d’intervention rapide des pouvoirs publics explique la rapidité de dégradation des environnements urbains. Dans d’autres villes, ce sont les inondations qui noient à chaque retour de la saison des pluies les maisons construites dans des fonds de vallons, théoriquement non aedificandi, comme à Libreville. Quant à Nouakchott, elle vit sous la menace d’une inondation de la sebkhra le jour, prévisible, où le cordon dunaire, rongé par des prélèvements intempestifs de sable destiné à la construction, cédera. En attendant, les espaces menacés sont investis par le front d’urbanisation.
Etant donné l’ampleur et la rapidité de l’urbanisation de l’Afrique – de nombreux pays comptent désormais plus de citadins que de ruraux, le record étant détenu par le Gabon avec près de 80% de population urbaine – les questions d’environnement urbain ne peuvent plus être ignorées. Les programmes de lutte contre la pauvreté, pour dépasser les effets d’annonce périodiques, doivent aussi prendre en compte l’environnement des pauvres, c’est-à-dire l’immense majorité des populations citadines. La tâche est peut-être moins exaltante que la protection des gorilles, et autres espèces menacées, mais le défi, immense, n’est-il pas la protection de l’espèce humaine ?

Abou_Ahmed
06-09-2010, 07:59 PM
De quelques controverses : désertification, dégradation, déforestation.
Dans la lignée de la vision pessimiste de l’Afrique, la doxa ne cesse de porter des jugements négatifs sur l’évolution des environnements africains. L’usage, ou l’abus, du préfixe privatif « dé » en témoigne : désertification, déforestation, dégradation. En réalité, chacun de ces thèmes où l’idéologie et maints a priori tendent à brouiller les apports scientifiques, fait l’objet de controverses. Les affirmations péremptoires ne font pas progresser la connaissance ; il n’y a pas de science sans un peu de doute. Surtout quand il s’agit de sujets aussi complexes que l’environnement, multidimensionnel et constamment exposé aux variabilités spatio-temporelles.
Exemple d’affirmation abrupte : dans l’Atlas of the environnement publié par le WWF en 1992 on peut lire qu’en Ethiopie « Depuis 1900, plus de 90% de la forêt des hautes terres a été coupée ». Or des photographies de la montagne éthiopienne datant de la fin du XIXe siècle montrent des espaces de steppe nue où l’arbre est rare, comme dans l’actuelle région d’Addis-Abeba. La fondation de la capitale éthiopienne en 1887 n’a été possible qu’à la suite de l’introduction de l’eucalyptus dont les vastes boisements forment aujourd’hui un écrin de verdure, comme d’ailleurs dans la plupart des villes d’Ethiopie.
Les occidentaux ont du mal à se départir des images de dévastation, comme celles véhiculées par l’ouvrage d’Aubréville, Climats, forêt et désertification de l’Afrique tropicale, et qui reste une référence implicite. « Pendant la saison sèche l’Afrique entière flambe, des lignes de feu courent partout, chassés par des vents secs, sans qu’aucune parcelle soit indemne » [6 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb6)]. De telles images frappent l’imagination ; les chercheurs issus d’institutions s’occupant des Forêts n’aiment pas les feux, et véhiculent bien des idées reçues. Ils ne voient pas les bienfaits des feux. La savanisation n’est pourtant pas une évolution irréversible, En bien des lieux, la tendance serait plutôt à une reprise de la forêt qu’on peut observer sur ses lisières pour peu que les défrichements ou les feux n’entravent pas cette évolution : problème de dynamique paysanne et de gestion de la ressource ligneuse.
Dans un même ordre d’idée, les cris d’alarme sur les avancées du désert tiennent souvent plus de l’incantation que d’une observation objective, du moins dans leur généralisation. Quant au discours récurrent depuis plus d’un demi-siècle sur la « dégradation des sols et la baisse de rendement des cultures », rien n’autorise à le généraliser à partir de quelques cas localement observés. Les paysanneries africaines ont montré des capacités de réaction à l’accroissement de la demande rurale et urbaine qu’il convient d’apprécier à leur juste mesure : elles ont répondu, globalement, à l’exceptionnelle croissance démographique du continent. Cela dit, tout ne va pas pour le mieux dans la meilleure des Afriques possible, loin de là…Mais les maux qui affectent le continent le moins développé de la planète relèvent pour une large part de facteurs politiques et sociaux, et ne sont pas directement imputables à l’environnement et à ses modifications comme on a tendance à le faire croire, comme pour détourner l’attention des véritables responsabilités.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 08:00 PM
La désertification
La désertification est un des thèmes de prédilection du pessimisme écologique. Mais ce vocable prête à confusion car il recouvre des réalités distinctes : avancée du désert, dégradation de terres productives, déprise des campagnes qu’accompagne un retour à la végétation spontanée. On réservera son usage à l’avancée du désert, appliquant celui de dégradation à toute forme d’évolution régressive des sols.
L’avancée du désert saharien, le plus vaste du monde, peut s’observer sur ses marges tant septentrionales que méridionales. Elle se matérialise par la mobilisation éolienne des sables. En Mauritanie, aux portes de Nouakchott, quelques maisons ont été récemment ensevelies. Le vent déporte des dunes vives, menace de recouvrir des routes. Au Mali, Tombouctou n’est plus la brillante cité d’autrefois ; elle s’enlise dans les sables de l’oubli. Des programmes de fixation des dunes par la végétation, d’aménagement de « barrages verts » comme dans le sud du Maroc, tentent d’enrayer une progression du désert qui est la conséquence mécanique d’un assèchement tendanciel du climat depuis plus de trois décennies. De la Mauritanie au Niger, le nomadisme pastoral a souffert des déficits en pâturage, provoquant un repli des pasteurs vers les villes, et une crise profonde des sociétés nomades, en particulier chez les Touaregs.
Les marges du désert sont assurément des espaces en crise. Quelles que soient l’ampleur et la durée des oscillations climatiques, du moins à échelle humaine, les ressources en eau et en pâturages sont limitées ce qui explique que les sociétés nomades les aient toujours, par le passé, complétées par les ressources de la guerre. Privées de cet appoint avec l’instauration de la pax colonica puis de l’Etat moderne elles vivent dramatiquement les insuffisances d’un environnement confronté de surcroît aux effets de la croissance démographique. Les marges désertiques, très exposées, comme toutes les marges, aux irrégularités climatiques, ne concernent cependant qu’un petit nombre d’hommes. S’il faut naturellement se préoccuper de ces milieux particulièrement fragiles, on ne doit pas perdre de vue qu’ils ne sont aucunement représentatifs des problèmes auxquels est confrontée l’immense majorité de la population de l’Afrique.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 08:00 PM
La dégradation des sols
La dégradation des terres, souvent qualifiée de "désertification" est sans doute la question la plus controversée. Elle recouvre un ensemble de phénomènes en réalité fort mal connus, par défaut d’études approfondies. Trop d’experts presse-bouton, fins connaisseurs des aéroports et des hôtels étoilés, mais ignorant les réalités de terrains qu’ils ne font qu’entrevoir, ont tendance à verser dans le catastrophisme, ne serait-ce que pour justifier leur qualité d’expert. Les données fournies par la FAO sont parfois étonnantes. Elles reposent, comme tant d’autres, sur le postulat d’une inéluctable « dégradation » des sols. Sous-entendu, les paysans, par insouciance ou parce qu’ils sont trop pauvres pour avoir accès aux intrants, à moins de participer à des programmes spécifiques comme ceux qui encadrent la culture du coton, seraient incapables d’entretenir leur capital foncier. Par ailleurs, on sait bien que la propension à surévaluer les dégradations de l’environnement tient pour partie à la dramatisation médiatique et à la pêche aux financements internationaux. Les travaux de pédologie [7 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb7)] initiés par le PNUD à la suite de la publication en 1982 de la Charte mondiale des sols donnent d’utiles informations mais à une échelle trop petite (1/10 000 000e). Les généralisations faussent la perspective. Ainsi sur la carte de Madagascar la plupart des terres entrent dans la catégorie moyenne à forte d’une dégradation résultant des activités humaines, alors que les surfaces cultivées couvrent à peine 5 % du territoire et que la charge pastorale demeure modérée.
Il n’en demeure pas moins que les terres dégradées existent. L’érosion hydrique là où les sols ne sont pas protégés par une couverture végétale en est la cause principale. Selon une étude d’un pédologue de l’IRD (Institut de Recherche pour le Développement) [8 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb8)], les phénomènes de dégradations affecteraient près de 15% de la superficie de l’Afrique. Ils sont souvent spectaculaires, comme à Madagascar où la formation des lavaka, arrache des versants herbeux une grande quantité de terre rouge qui, entraînée dans les cours d’eau, les transforme en fleuves de sang. Toutefois, les terres les plus dégradées se localisent pour l’essentiel dans des espaces très faiblement peuplés, qu’il s’agisse de l’ouest malgache ou des milieux sahéliens du continent. Globalement, la situation est donc loin d’être catastrophique : selon l’étude précitée, sur 22 millions de km2 de terres exploitables, 18,8 millions ne sont pas, ou peu, dégradés. L’Afrique dispose d’un capital foncier considérable, ce qui n’empêche pas que, localement, « la terre est finie » comme disent les paysans Mossi. Dans la mesure où les tensions foncières ne peuvent aller qu’en augmentant, la sagesse voudrait qu’on n’attende pas qu’il soit trop tard pour se préoccuper de la préservation d’une ressource aussi vitale.
Pour cela les savoirs paysans mériteraient d’être mieux valorisés car ils ont fait leurs preuves. Les paysans africains n’ont pas attendu les discours sur l’environnement pour se préoccuper de préserver le leur. On serait bien avisé de les écouter davantage. Les Européens, aux temps coloniaux, ont généralement condamné, faute de chercher à les comprendre, les méthodes d’agriculture qu’ils considéraient comme un gaspillage : les discours sur la dévastation des forêts et la Raubwirtschaft, qu’incarnerait l’agriculture sur brûlis sont légion. Et pourtant quel moyen on ne peut plus économique et écologique d’entretien des équilibres de l’écosystème et de restauration de la fertilité des sols au terme d’un cycle de culture ! Bien sûr le système ne fonctionne que dans un contexte de basse densité ; un surplus d’homme appelle des techniques plus intensives. Les paysans ont montré qu’ils savaient répondre à ces défis, quand la nécessité s’impose, en passant à des systèmes de production plus intensifs tout en protégeant leur capital foncier et en préservant une ressource ligneuse qui leur est indispensable : les fortes densités paysannes des hautes terres d’Afrique orientale ou du Biafra en portent témoignage. Les dégradations sont généralement le fait d’étrangers au terroir, de migrants, parfois de réfugiés ou encore de bûcherons-charbonniers qui n’ont d’autre souci que d’approvisionner les villes en bois de feu et en charbon de bois sans trop se soucier de la reproductibilité de la ressource.
La vraie question, encore une fois, tient aux ruptures des équilibres entre population et ressource, rupture engendrée par une croissance démographique brutale à laquelle les sociétés sont tentées de répondre dans l’urgence par une surexploitation des ressources environnementales, au risque de compromettre leur avenir.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 08:02 PM
La question de l’eau
L’eau est considérée, non sans raison, comme un des enjeux majeurs des prochaines décennies. Les questions qui s’y rattachent touchent à de multiples aspects de la vie. On pense d’abord à l’accès à l’eau potable : c’est avant tout un problème de développement. Le continent africain, ce n’est pas pour surprendre, a les taux d’accès à un point d’eau aménagé les plus faibles du monde : selon le PNUD 54 % en moyenne pour l’Afrique sub-saharienne. Un quart seulement des Ethiopiens a accès à l’eau potable ; ce n’est guère mieux au Tchad ou en Sierra Leone, pays où pourtant l’eau ne manque pas. Dans l’Afrique tropicale sèche, se procurer de l’eau représente une tâche particulièrement lourde à laquelle les femmes peuvent consacrer plusieurs heures par jour : la relation quotidienne à l’environnement est différemment vécue, en fonction du genre en particulier, en d’autres termes suivant la répartition sexuelle des tâches au sein de l’économie domestique.
Le contrôle de l’eau de consommation, d’une part, des eaux usées d’autre part, est partout insuffisant : les eaux contaminées sont une des premières causes de mortalité, probablement plus que le sida, surtout bien sûr parmi les populations pauvres. Les progrès réalisés au cours de la « décennie de l’eau » sont restés bien en-deça des objectifs proclamés par l’ONU. La bataille de l’eau reste une priorité pour tous les pays africains.
La question de l’eau se pose aussi en termes de ressources et de consommation. Sur ce dernier point, l’Africain statistique se contente de 30 litres par jour, contre 250 pour l’Européen et 600 pour le Nord-Américain. Il est vrai que ces données ne prennent pas en compte l’utilisation des cours d’eau et des lacs pour répondre aux besoins de la toilette, de la lessive, de la vaisselle… et au plaisir d’être dans l’eau. Quant aux ressources en eau, contrairement aux images d’un « continent de la soif », l’Afrique n’en manque pas, mais leur distribution géographique est particulièrement inégale. Le bassin du Congo représente un potentiel considérable, 1000 km3 par an pour la seule RDC. L’Afrique aride et désertique cherche quant à elle à puiser l’eau des nappes fossiles, palliatif temporaire à un déficit structurel. Peut-on réduire ces inégalités ? En 2003, lors d’un forum tenu par l’UNESCO à Kinshasa, l’hypothèse d’un transfert d’une partie des eaux du Congo vers l’Afrique du Sud d’une part, la Libye de l’autre, et même jusqu’en Egypte, voire Israël, a été évoquée. Projets pharaoniques, éléphants blancs ? probablement. Mais en tout état de cause l’Afrique équatoriale avec ses ressources hydriques et hydroélectriques encore à peine valorisées [9 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb9)] a un rôle éminent à jouer dans le futur : c’est avant tout un problème de développement. Et aussi une question concernant l’environnement puisque les grands barrages modifient les dynamiques hydrologiques et environnementales, comme le montrent les conséquences induites par le barrage d’Assouan sur le climat, suite à la création du lac Nasser, sur l’agriculture, privée de limon, sur la morphologie et les ressources halieutiques du delta du Nil. Aujourd’hui, les discussions à propos du partage des eaux du Nil entre pays riverains constituent une des grandes questions régionales : économie, géopolitique et écologie y sont solidairement impliquées.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 08:07 PM
La déforestation
Plus encore que la désertification, la déforestation exerce un pouvoir de mobilisation sans pareil auprès des grandes ONG conservationnistes et des opinions publiques des pays du Nord. Les craintes, scientifiquement fondées, d’un appauvrissement du capital-nature se doublent d’un vague mysticisme qui enracine l’arbre dans l’irrationnel humain. La « forêt vierge », matrice d’une nature exubérante dont la puissance vitale confine au sacré entretient les phantasmes d’un monde d’avant les hommes,
Que les forêts africaines, prises globalement, reculent ne fait aucun doute. Mais pourquoi pas s’il s’agit d’aménager des espaces pour l’agriculture et répondre aux besoins des hommes. La forêt n’a pas vocation à être intouchable, elle entre dans des cycles de recomposition des milieux et des paysages qui rythment l’histoire des civilisations. Les forêts d’Europe occidentale sont toutes des créations humaines. En vérité, la question n’est pas de choisir entre l’homme et l’arbre, mais entre des options fondées sur la relation symbiotique entre l’arbre et l’homme.
Parler de forêt c’est entrer dans le domaine de la complexité. Particulièrement quand il s’agit des forêts tropicales, qu’il faut nécessairement décliner au pluriel : il y a peu de chose en commun entre les forêts sèches ou claires, les fourrés à euphorbes de Madagascar, les mangroves littorales et les forêts équatoriales humides (dites aussi sempervirentes ou ombrophiles). Ces dernières représentent des écosystèmes d’une biodiversité sans pareille : entre 50 % et 75 % des espèces animales et végétales de la planète, dont un grand nombre non encore répertoriées, vivent dans ces milieux chauds et humides extrêmement propices à la prolifération des formes vivantes. On comprend l’importance des forêts équatoriales pour la connaissance scientifique, et les enjeux de la préservation d’un patrimoine naturel exceptionnel, ne serait-ce que pour en dresser l’inventaire et comprendre le fonctionnement d’écosystèmes encore très imparfaitement explorés.
Les immensités vides d’hommes du bassin du Congo (centre de la RDC, Nord-Est du Gabon, Nord du Congo Brazzaville) hébergent les forêts humides les moins altérées d’Afrique. Mais, en dehors de ces espaces de forêts primaires, les formations forestières portent la marque, forte ou ténue, de l’action humaine, fût-elle ancienne. C’est pourquoi la question des forêts impose d’en répertorier les usages et d’en distinguer les différents types d’acteurs. Les populations, aujourd’hui relictuelles, qui ne vivent que de prélèvements sur la biomasse (cueillette, chasse et pêche) - Pygmées des forêts denses humides, Bushmen des forêts claires - sont si intimement liées aux écosystèmes forestiers que la préservation de ceux-ci est la condition même de la survie de leur identité culturelle : biodiversité et ethnodiversité fusionnent dans de communes préoccupations concernant l’avenir des peuples autochtones des forêts tropicales. Pour les populations négro-africaines des régions humides, la forêt remplit d’importantes fonctions par ses ressources cynégétiques, l’appoint alimentaire des produits de cueillette, la pharmacopée, la fourniture de bois de feu et de matériaux de construction, sans oublier ses usages cultuels. Elle entre par ailleurs dans les cycles de production agricole : la culture itinérante sur brûlis demeure la technique de production la plus répandue ; elle pourrait sans grande difficulté évoluer vers des formes d’agro-foresterie moins consommatrices d’espace, ce qui sera de toute façon une nécessité avec la croissance démographique.
Aux usages traditionnels de la forêt dense s’est ajoutée l’agriculture d’exportation : les plantations de café, cacao et autres produits tropicaux ont largement entamé les forêts d’Afrique de l’Ouest. Enfin, l’exploitation industrielle du bois, pour les besoins du marché intérieur et surtout de l’exportation taille des coupes sombres dans des forêts jusqu’alors préservées. L’abattage d’arbres centenaires dont la puissance et la majesté ne peuvent laisser indifférent représente une source de profit pour les entreprises, mais n’est-ce pas un appauvrissement du patrimoine naturel de l’humanité ? La préservation des forêts africaines occupe en tout cas une position aujourd’hui centrale dans les débats environnementaux, débats complexes car la tentation d’une tutelle écologique mondiale interfère avec les enjeux politiques nationaux et les dynamiques locales [10 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb10)].
Qu’en est-il au juste du « recul » de la forêt, cheval de bataille de tant d’ONG conservationnistes ? Question plus compliquée qu’on pourrait croire, ne serait-ce que parce qu’il n’existe pas une définition satisfaisante, universellement reconnue, de la forêt et encore moins des différents types de forêt. La définition fondée sur la continuité de la canopée ne suffit pas. Les scientifiques eux-mêmes ne s’y retrouvent pas, ce qui conduit à des appréciations divergentes des taux de couverture forestière et des rythmes de déboisement. D’après la FAO, la forêt humide reculerait en moyenne d’environ 1% par an, beaucoup plus rapidement en Afrique occidentale qu’en Afrique centrale. Ces données d’ensemble recouvrent des situations très contrastées et ne s’appuient pas toujours sur des informations d’une fiabilité indiscutable. Par exemple, une étude précise du couvert forestier en République centrafricaine, sur le terrain et à l’aide de l’imagerie aérienne (photographies, images prises de satellites) a révélé que la forêt dense couvrait des espaces deux fois plus étendus que ce que l’on affirmait d’ordinaire [11 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb11)]. Il est clair que la mise en oeuvre de politiques forestières doit s’accompagner d’études scientifiques, en particulier les études conduites aux échelles locales et régionales, celles où s’appliquent les programmes d’aménagement.
Il convient de distinguer les défrichements forestiers qui répondent aux besoins agricoles et alimentaires des populations et l’exploitation forestière destinée à approvisionner les marchés du Nord, et aujourd’hui celui de la Chine aux appétits insatiables. Les premiers sont probablement inévitables tant que s’exercera une forte pression démographique. La seconde, qui fait l’objet de critiques répétées, et généralement justifiées de la part des écologistes, pourrait être davantage encadrée. Dans certains pays, la forêt a été soumise à une exploitation de type minier. Il ne fait pas de doute que la coupe du bois a été excessive en Côte d’Ivoire, d’autant que la construction de pistes forestières a ouvert autant de brèches par où se sont engouffrés les migrants à la recherche de terre à cacao : les chantiers forestiers ont préparé la déforestation agricole. Mais l’exploitation du bois n’est pas uniformément destructrice. Le Gabon exporte de l’okoumé depuis 1892. La source ne s’est pourtant pas tarie car cette essence de forêt secondaire présente une remarquable faculté de reprise après abattage ; il suffit d’un bon ensoleillement. La repousse naturelle de l’okoumé sur les anciennes coupes et sur les jachères abandonnées a conduit à rompre (y compris dans les programmes de la Banque mondiale) avec les politiques de reboisement qui, dans ce cas précis, n’ont de justification ni économique ni écologique.
Une bonne connaissance du fonctionnement des écosystèmes forestiers rend possible une exploitation raisonnée de la forêt, dans l’esprit du développement durable. L’action des écologistes européens, les menaces de boycott des bois tropicaux commencent à porter leurs fruits. Les certifications accordées aux entreprises appliquant un cahier des charges en faveur de la protection de l’environnement ont des effets indéniablement positifs sur les méthodes de gestion de la ressource. Au Gabon, les Concessions forestières en aménagement durable (CFAD) répondent à ces nouvelles exigences – malheureusement certaines sociétés, notamment asiatiques, ne voyant que le profit immédiat, ne se préoccupent pas de l’avenir. Ce qui est vrai ici ne l’est pas forcément ailleurs. Encore une fois, il convient de ne pas généraliser mais d’étudier les situations au cas par cas.
Dans une perspective conservatoire, l’identification de milieux pressentis pour leur intérêt biologique est à l’origine de politiques déjà anciennes de protection d’espaces naturels. Les administrations coloniales ont créé, bien avant l’invention du concept de biodiversité, des parcs et des réserves, et entrepris d’en exclure les activités humaines prédatrices. Les anglo-saxons, précocement sensibilisés par la protection des espèces vivantes, principalement animales, ont joué un rôle pionnier en la matière, principalement en Afrique orientale et australe. Depuis les indépendances, non pas du fait de jeunes Etats peu concernés par le modèle occidental de protection de la nature, mais sous la pression croissante des mouvements écologistes du Nord, et notamment de l’UICN [12 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb12)], les aires protégées et l’arsenal juridique qui leur est associé ont connu un fort regain d’intérêt, et pas seulement dans les milieux forestiers, [13 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb13)] L’expérience des dernières décennies a toutefois montré qu’il était illusoire de prétendre soustraire des territoires, à toute forme de présence humaine. Les Etats sont trop faibles pour faire respecter des réglementations souvent inadaptées aux contextes locaux. Les réserves de nature ne remplissent pleinement leur fonction que dans les régions éloignées des lieux habités, comme l’immense parc de la Salonga au centre de la RDC. Hormis ces cas, forcément de plus en plus rares, la conservation cède le pas à des formes plus réalistes associant les habitants à la gestion de parcs nationaux. Dans ce débat fondamental sur les relations entre l’homme et la nature, tout dépend en dernier ressort des densités de population.
De ce point de vue, le massif forestier d’Afrique Centrale, couvrant environ un million et demi de km2, représente un capital d’une valeur inestimable. Il faut y avoir séjourné pour comprendre ce qu’est la puissance de la nature vivante. Toutefois, celle-ci peut faire illusion, car l’homme, longtemps si démuni, ne cesse de perfectionner ses outils destructeurs. Une gestion prévisionnelle apparaît nécessaire pour éviter des prélèvements excessifs de certaines espèces végétales et surtout de la faune. Les textes réglementaires existent à peu près partout : la seule véritable question concerne leur applicabilité. Un problème d’une particulière acuité se pose aujourd’hui avec la forte demande des villes en gibier. L’atavisme de peuples chasseurs entretient une gourmandise particulière pour la « viande de brousse » ; l’efficacité des armes à feu, l’amélioration des transports vers les marchés urbains, l’absence d’une véritable volonté de lutter contre le braconnage font peser une réelle menace sur la faune sauvage.

Abou_Ahmed
06-09-2010, 08:08 PM
Conclusion : population, environnement, conflits et gouvernance
Deux maîtres mots s’imposent au terme de ce bref tour d’horizon : connaissance et gestion. Les savoirs sur les environnements africains sont encore très lacunaires, l’inventaire des espèces vivantes est encore loin d’être achevé. Si « on ne commande à la nature qu ‘en lui obéissant », encore faut-il connaître cette nature et ses lois. On ne peut pourtant pas attendre – car il faudrait attendre longtemps - pour agir. L’urgence est là. La gestion des ressources naturelles et humaines dans la perspective d’un développement durable sur fond d’explosion démographique est l’incommensurable défi de l’Afrique du XXIe siècle.
Mais une réflexion sur l’environnement en Afrique ne saurait passer sous silence les conséquences des conflits armés, forme paroxysmique de la crise des Etats. Les atteintes les plus graves aux ressources vivantes sont dues aux guerres. La faune sauvage a payé un lourd tribut à celles qui ravagent le Congo RDC depuis une décennie. Le parc des Virunga a perdu au bas mot la moitié de ses animaux. Celui de Garamba, à la suite du passage de l’AFDL [14 (http://www.ahjucaf.org/spip.php?article85#nb14)] en 1997, la moitié des éléphants, deux tiers des buffles, trois quarts des hippopotames.
Au Libéria, en Sierra Leone, l’exploitation sauvage de bois et d’ivoire a servi, avec les diamants, à l’achat d’armes. Dans l’Est du Congo, l’occupation militaire rwandaise et ougandaise a couvert le pillage des ressources naturelles, bois et minerais. Moins dramatique, la crise politique au Zimbabwe a néanmoins mis un terme au projet CAMPFIRE (Communal Areas Management Programme for Indigenous Resources) : les populations installées dans la vallée du Zambèze ont repris la chasse illégale.
Les premières victimes de la violence armée sont les populations civiles et la nature. De ce constat, une conclusion s’impose : le traitement des problèmes d’environnement ne peut être dissocié du contexte géopolitique. La résolution des conflits conditionne toute action environnementale durable. Les débats relatifs à l’environnement resteront lettre morte s’ils ne sont portés par une bonne gouvernance.
Dans une perspective de l’histoire des temps longs celle-ci ne suffit pourtant pas. Le véritable défi de l’environnement et du développement durable relève de la démographie. Sans politiques de population, il est illusoire de penser réguler dans le long terme les relations des sociétés avec leur cadre de vie, illusoire de penser soustraire la nature à la prédation humaine.